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08/03/2015

TRIBUNE : CONTRE LA "REFORME" DU STATUT DE GUIDE-CONFERENCIER !

Cosignée par :

Patrick Courtin, enseignant, responsable de licence professionnelle Guide-conférencier, Université Paris Ouest Nanterre La Défense
Brice Duthion, maître de conférences, responsable de licence professionnelle Guide-conférencier, Conservatoire national des arts et métiers *
Sylvain Zeghni, maître de conférences, responsable de licence professionnelle Guide-conférencier, Université Paris Est Marne la Vallée


Il n’y a pas si longtemps, la France célébrait chaque année son génie séculaire et la grandeur retrouvée de son modèle culturel lors de la publication des statistiques internationales de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT). 50 millions de visiteurs internationaux étaient venus, en 1980, admirer ses patrimoines, envier son art de vivre, puiser dans l’esprit des Lumières qu’on espérait éternelles de quoi repartir éclairés et animés d’une flamme francophile. Les décennies passèrent et ils furent à chaque fois plus nombreux, 60 millions vers 1990 et près de 80 millions au tournant du millénaire. La France était devenue la destination touristique de la fin du XXème siècle, la référence, le pays du Louvre, de la Côte d’Azur et des grands vins. On la parcourait un peu comme les aristocrates anglais remplissaient leurs Humanités en allant découvrir les ruines de Rome ou d’Athènes au XVIIIème siècle.
Les voyages formant la jeunesse, la France se rêvait alors l’idéal d’un monde libre et tolérant. Le tourisme était considéré comme une rente de situation, pérenne et structurelle, dont l’INSEE montrait depuis le milieu des années 1980 le poids croissant dans le PIB (7% en 2014), l’excédent dans la balance des paiements (entre 10 et 12 milliards € chaque année) largement supérieur à ceux de secteurs lourds de l’économie, l’agroalimentaire et l’automobile par exemple. Les pouvoirs publics s’en contentaient, soucieux surtout de ne pas intervenir dans ce bel ordonnancement, porté par des centaines de milliers de petites et très petites entreprises, diffusées sur l’ensemble du territoire national, même si Paris concentrait la majeure partie de l’offre et de revenus générés par l’activité touristique. Après tout qu’importe, c’était l’héritage de l’Histoire de France ! Molière n’affirmait-il pas déjà dans les Précieuses ridicules, en 1659, que « Paris est la grand bureau des merveilles, le centre du bon gout, du bel esprit » ?


Mais le monde a changé depuis vingt ans. De bipolaire il est devenu multipolaire, le bloc des pays de l’Est a disparu, l’Union européenne s’est difficilement construite autour d’un marché qui a accéléré la diffusion du tourisme international à l’intérieur du continent. De nouvelles puissances politiques et économiques sont apparues, le centre de gravité de l’économie mondiale s’est déplacé vers l’Océan Pacifique. Le tourisme a traversé ses changements et s’y est adapté, connaissant même depuis le début du nouveau millénaire de véritables révolutions.
La première est démographique, puisque le temps de vie a augmenté de près de moitié en un siècle, entre 1900 et 2000. Parallèlement à cet allongement de la durée moyenne de vie, le temps consacré aux loisirs est passé – ce que montrait Jean Viard il y a près de dix ans dans son livre « Eloge de la mobilité » – de quantité négligeable à près d’un tiers de chaque existence. Cela est vrai en France mais également dans de nombreux pays occidentaux, notamment parmi ses voisins européens les plus proches (Anglais, Allemands, Belges, Espagnols, Italiens ou Néerlandais) qui représentent 80% de ses visiteurs internationaux. Cela est aussi un fait observé auprès de toutes les classes moyennes émergentes, essentiellement dans les BRICS et quelques autres pays aux croissances urbaines et économiques vives. Ce temps disponible bouleverse forcément les habitudes de voyages et constitue un enjeu majeur pour la destination France, hub européen, porte d’entrée du continent, pays que l’on traverse depuis toujours ou presque, au moins depuis l’Empire romain.
La deuxième est technologique. L’économie digitale a profondément modifié les consommations des touristes. Google, moteur de recherche créé en 1998, a métamorphosé les pratiques des acteurs professionnels. L’industrie du voyage a été touchée parmi les premières par le numérique. De nombreuses entreprises (agences de voyages de quartier notamment) ont disparu. Le marché du voyages en ligne est devenu l’un des plus importants de cette nouvelle économie (plus de 50 milliards € de dépenses en 2014 en France). Le référencement est devenu un leitmotiv, ne pas être visible dans les résultats des requêtes signifie à terme ne pas être identifié par les clients et disparaître. Le premier modèle de l’IPhone n’a été commercialisé qu’en 2007. Les applications tourisme figurent aujourd’hui parmi les plus téléchargées. Chaque visiteur arrivant en France doit pouvoir trouver l’information recherchée sur son téléphone dès le franchissement des portes d’avion ou pendant le parcours des couloirs d’une gare. L’innovation touristique, portée en France par le Welcome City Lab, premier incubateur tourisme au monde installé depuis quelques mois rue de Rennes à Paris, en est encore à ses balbutiements, mais les perspectives semblent presque infinies pour les startups françaises, assurément porteuses de création d’emplois.
La troisième révolution coïncide avec l’internationalisation des marchés émetteurs de tourisme. La Chine s’est ouverte au tourisme, plus de 100 millions de Chinois ont voyagé à l’étranger en 2014 (dont 1,8 millions en France). D’autres pays comme le Japon, les Etats-Unis, la Russie ou le Brésil sont des partenaires solides du tourisme français. Cette internationalisation génère un besoin important de professionnels formés aux langues, à la diversité culturelle, à la gestion de la relation client que toute entreprise, y compris culturelle, place au centre de sa stratégie. De nombreux établissements culturels (Réunion des Musées Nationaux, Musée du Louvre, Château de Versailles, Château de Fontainebleau, Domaine de Chambord, etc.) se sont dotés de direction des publics, pour offrir des prestations surmesure à des visiteurs notamment internationaux sans cesse plus nombreux et pour développer de nouvelles stratégies de marketing censées faire venir de nouveaux visiteurs, en les ciblant précisément et imaginant des parcours dédiés. Les modèles statistiques développés par l’OMT laissent penser que la croissance du marché du tourisme dans le monde, supérieure à 4% par an depuis plus de trente ans dans le monde, ne va ni s’infléchir, ni s’inverser dans les deux prochaines décennies. A ce rythme, plus de 700 millions de touristes internationaux devraient visiter l’Europe en 2030 et mécaniquement, la France devrait en accueillir entre 120 et 160 millions. La direction de publics et les métiers liés à la médiation, à l’accueil et la création de prestations sur-mesure ont de beaux jours devant eux !
La quatrième révolution s’appuie sur la notion de qualité de production et de sécurité maximale en termes de risques. Les consommateurs sont toujours plus sensibles aux questions liées à la préservation de l’environnement et des milieux naturels fragiles dans un contexte de prise de conscience du réchauffement climatique (les labels environnementaux font florès, parfois de façon encore illisible). Ils font confiance aux classements dédiés à la valorisation des patrimoines (un site au patrimoine mondial de l’UNESCO génère un afflux minimum de 30% de visiteurs l’année suivant son classement). Bien sûr, certains sites sont artificialisés et pollués. Mais la tendance est là, les voyageurs souhaitent consommer intelligemment dans des régions sûres et accueillantes. Cette tendance lourde est renforcée par la crainte des risques, essentiellement géopolitiques, qui diminuent l’attractivité de certaines destinations traditionnelles (l’Egypte en est le meilleur exemple depuis la chute du Raïs en 2011), confortant ainsi les destinations des rives nord de la Méditerranée, cet espace dont Fernand Braudel décrivit si finement les dynamiques politiques, économiques et sociales et qui représente encore aujourd’hui le tiers du tourisme international mondial (plus de 300 millions de visiteurs par an).


Ces révolutions laissent penser que l’ambition touristique de la France doit demeurer et entrer dans les priorités économiques nationales. De nombreux rapports ou études ont souligné depuis quelques années (rapport Descamps en 2007, rapport Nogué en 2013, etc.) l’impérieuse nécessité de professionnaliser les acteurs du tourisme en France pour les préparer aux révolutions successives décrites. Laurent Fabius dans un discours volontariste qui clôturait les Assises nationales du tourisme en juin 2014 a confirmé que le tourisme était devenu une grande cause nationale. Le Ministre d’Etat en charge de la promotion de la France à l’étranger insistait sur « l’intérêt des métiers de la filière, métier qu’on n’exerce pas sans passion. Nous devons expliquer que les « services » ne sont nullement, quelle que soit leur étymologie latine, une « servilité », voire une « servitude », mais au contraire une « serviabilité », un enrichissement. Nous devons valoriser l’ouverture aux autres, l’accueil, l’hospitalité, car c’est ainsi que nous serons dignes du rang auquel nous aspirons. » De nombreux acteurs de la formation, publique ou privée, savent que la professionnalisation passe par l’acquisition de compétences en formation initiale ou continue, dans les différents secteurs d’activités de la chaîne de valeur du tourisme (création et vente de voyages, transport, accueil, hôtellerie et hébergement, restauration, loisirs, culture, etc.). De nombreux professionnels, fédérations ou indépendants, du tourisme ont émis le souhait que la formation professionnelle hautement qualifiée, à tous niveaux, permette à la France de maintenir sa place mondiale et de répondre aux concurrences nouvelles, venues d’Europe ou d’autres continents.


Une profession semble symboliser les paradoxes de notre pays et en souligner les incohérences politiques. Le métier de guide-conférencier, créé suite à un décret d’août 2011 et un arrêté de novembre 2011, cristallise bon nombre de ses différents enjeux. Issue d’une multitude de statuts dont, avouons-le, la France a le secret (guide conférencier national, guide interprète national, guide interprète régional, guide conférencier des villes et pays d’art et d’histoire), la nouvelle activité était censée simplifier les visites des touristes, notamment internationaux, dans des sites inscrits et classés (il en existe plus de 40.000 en France). Pour ce faire, et pour professionnaliser de façon certaine les guides, fut instaurée une carte professionnelle, comme il en existe des dizaines dans le pays. Le guide conférencier était donc né réglementé. En fait, il n’y a rien de commun entre un guide-conférencier qui exerce le plus souvent son activité en tant qu’autoentrepreneur, travaillant en intermittents du tourisme pour le compte d’établissements muséaux et patrimoniaux ou des agences réceptives, et un notaire ou un huissier de justice, à la fois en termes de métier, de revenus ou de risque de monopole sur un territoire… On recense dans le pays à peine plus de 3.000 guides-conférenciers professionnels, dont la majorité déclare des revenus compris entre 20.000 et 30.000 € par an, ce qui n’en fait ni un lobby puissant, ni un groupe de pression efficace. Et pourtant, cette profession mérite d’être connue et valorisée.
Le guide-conférencier, français d’origine ou issu des principaux marchés touristiques émetteurs vers la France, suit une formation exigeante, lui donnant une vision claire des marchés et clientèles touristiques, des connaissances pointues de l’ensemble des éléments culturels et des grands principes d’histoire de l’art (et la France est l’un des pays où les patrimoines ont été bâtis sans discontinuer depuis la période gallo-romaine jusqu’à aujourd’hui), des techniques de médiation ainsi que des différents éléments de création d’entreprise, de valorisation des produits ou de recherche de clientèle dans un monde digital très dynamique et contraignant. Il doit justifier d’un niveau de langue étrangère élevé, niveau C1 au regard des référentiels européens. Les futurs titulaires de cette formation, majoritairement de niveau licence professionnelle (mais dont beaucoup détiennent des masters) travaillent sur leurs projets professionnels, souvent autour de spécialités très fortes, notamment l’accueil de touristes venus de marchés très spécifiques. Aux lendemains de l’obtention de leurs diplômes, ils peuvent entamer une démarche auprès des services préfectoraux pour obtenir le précieux sésame, la carte-professionnelle, qui va leur permettre de créer leurs entreprises et d’accompagner des groupes de visiteurs, français ou étrangers, dans les principaux lieux culturels et patrimoniaux classés en France. Ils deviennent ainsi les meilleurs ambassadeurs de la France ! Le constat est simple : cette démarche est excellente tant en région parisienne que sur l’ensemble des territoires. Elle garantit l’arrivée sur le marché du tourisme français de professionnels formés et compétents, plaçant au coeur de leur profession le service du client, la qualité des prestations – y compris en termes linguistiques – et l’intégration de leurs activités au coeur de la chaine de valeur touristique. La France a eu l’habitude de la parcellisation touristique, il était temps que de nouveaux acteurs professionnels aient une vision plus intégrée, plus globale, sensible aux défis de la mondialisation, ce que mettait d’ailleurs en avant l’Institut Montaigne en juin 2014 dans le rapport « Rester le leader mondial du tourisme, un enjeu vital pour la France ».


Et puis est venu en automne dernier le temps de l’illisibilité politique. Dans le grand maelström du premier texte de la fameuse loi Macron, dite loi pour la croissance et l’activité, la profession de guide conférencier était ciblée, au même titre que les professions du droit ou les courtiers en vins et spiritueux (version du 13 novembre 2014). Outre le fait que le texte (pages 71 à 73) présentait de curieuses similitudes avec plusieurs autres argumentations visant à la suppression de cartes professionnelles, une lecture attentive montrait de coupables copier – coller à plusieurs reprises avec notamment la partie dédiée à « la suppression des exigences de qualification pour l’exercice de l’activité d’agent de voyages ». L’on se posait une question légitime : quelle mouche avait donc piqué le gouvernement pour qu’il souhaitât s’attaquer à la profession de guide-conférencier ? Rien ne légitimait cette démarche, témoignant d’une méconnaissance du métier et au-delà des enjeux liés à l’accueil des visiteurs internationaux dans les lieux classés en France, déjà souvent saturés ou parcourus par des guides « sauvages », impréparés, contribuant à développer une économie parallèle (il n’est pas rare de rencontrer des visiteurs chinois munis de faux tickets au Louvre par exemple comme en témoignait un article du Monde en septembre 2013). Le dossier semblait alors échapper au Ministre qui affirma devant des députés en décembre que la profession de guide-conférencier était retirée de son texte. L’on soufflait, comme soulagés que la raison l’emportât ! Puis l’on apprit par hasard que le texte de loi de simplification administrative, porté par Thierry Mandon, devait s’en emparer sans justification réelle. Le régime actuel n’est ni complexe, ni ubuesque ! On eut comme l’impression que le dossier collait comme un mauvais sparadrap et que personne ne souhaitait plus le porter. Mais que l’orgueil du politique ne pouvait se satisfaire purement et simplement de sa suppression, sans doute par crainte de ne pas alimenter une vie parlementaire pourtant déjà surchargée et souffrant d’une boursoufflure législative. Ajoutant à la confusion, et montrant en cela l’impéritie ambiante, c’est le cabinet de Carole Delga, secrétaire d’Etat chargée du commerce, de l’artisanat, de la consommation, de l’économie sociale et solidaire et du tourisme (l’intitulé montre l’étendue de la dilution de ses prérogatives !) qui récupéra en janvier le projet avec comme principale perspective de transformer par ordonnance la carte professionnelle en badge professionnel, laissant par ailleurs planer le doute sur les éléments majeurs de qualification professionnelle. Mais peut-on encore supposer l’existence d’un projet quand on n’en comprend nullement l’objectif et la stratégie ?
Quelle vision de la France dans le monde du tourisme dynamique et concurrentiel que de transformer une carte en un badge, sans doute numérisé, et continuer à vouloir sacrifier une profession qui ne présente aucun danger pour l’économie ou la République mais valorise au contraire ses savoir-faire !


Il semble important d’affirmer aujourd’hui que le Gouvernement se trompe d’objectifs. Emmanuel Macron a bien reconnu ses erreurs il y a quelques jours devant l’Assemblée concernant les conditions d’exercice des métiers du droit. Pourquoi ne le ferait-il pas pour les guides-conférenciers ? Il est temps de stopper cette « réforme », incompréhensible et illisible, du statut de guide-conférencier (une profession regroupant à peine plus de 3.000 professionnels en France, dont la majorité déclare des revenus compris entre 20.000 et 30.000 € par an, ce qui n’en fait ni un lobby puissant, ni un groupe de pression efficace) dont on comprend qu’elle aurait des effets contraires à ceux escomptés. Assouplir les procédures administratives est un noble dessein. Les opacifier et tirer vers le bas une profession ne peut avoir que des impacts négatifs sur les conditions d’accueil des touristes venus chaque année plus nombreux du monde entier admirer la France et y dépenser des devises essentielles à l’économie nationale. Nous avions compris pourtant que ces derniers étaient devenus une priorité politique dans le pays lorsque nous avions vu Laurent Fabius, en avril 2014, devant des caméras de télévision prestement invitées à immortaliser la scène, accueillir lui-même au petit matin à Roissy des touristes chinois. Nous pensions alors, sans doute ingénument, que l’Etat avait enfin compris et acté que le tourisme est le moteur principal de l’économie dans la majorité des territoires français.


La suppression de la carte professionnelle de guide-conférencier est à la fois un anachronisme, une erreur politique et une absurdité économique. Il est encore temps de le reconnaitre !


* Le dernier ouvrage de Brice Duthion, « Les patrimoines touristiques », est paru à l’automne 2014 aux éditions de Boeck.

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